• hors.temps

    IsoZéo

     

     

    Il y a cet enfant, vous savez, un garçon aux cheveux bruns, courts, pas si beau, pas si laid, aucune importance. Peut-être a-t-il sept ans. Nous sommes dans une animalerie à regarder des chatons en cage. Et là, il m'adresse la parole. Et j'adore. Parce qu'il est comme moi, sans âge. Hors du temps. Il me parle d'égal à égal et moi de même. Pas de ces niaiseries et de cette maudite condescendance que tant d'adultes affichent lorsqu'ils s'adressent à des beaucoup plus jeunes ou beaucoup plus âgés.

     

    Nous nous parlons, tout simplement, un échange intéressant dont je conserve très vif le souvenir qui restera comme quelques-unes des dernières images, sensations que je vivrai au moment de disparaitre dans la poussière. Pauvres adultes coincés dans leur petite case. Comme s'ils ne réalisaient pas que de toute manière, à l'échelle de l'univers, c'est la vie sur Terre au complet qui « n'existe pas ».  Comme si le court passage de la vie devait nous limiter en sus de tous les cadres et toutes les contraintes déjà existants, à ces carcans ridicules et tellement relatifs.

     

    J'ai connu des personnes mortes à 9 ou 10 ans, avec possibilité de sursis à condition de les changer complètement d'environnement et de leur brasser sérieusement la cage. Mais la plupart des gens meurent vers l'âge de 23, 24, 25 ans. Dès que la volonté de pouvoir, le « succès », l'avoir ou l'obsession d'avoir dépasse irrémédiablement l'être, figé dans son béton, décadent, même, et qui écoutera à 30 ans de la musique « rétro » de son « jeune temps ». J'emmerde ces gens-là. Comme je chéris mes amis/es de tous âges, ce mot qui ne signifie qu'une chose pour moi, se rapprocher relativement plus de la fin, à moins d'un évènement inattendu.

     

    Les gens hors cases et hors temps, hors stéréotypes, voilà les seules personnes avec qui j'ai réellement quelque chose à partager dans la vie, vraiment. Des gens qui sont ailleurs. Je cultive avec amour l'art du dé-rangement, un thème qui me suit pour ma survie de perfectionniste et d'absolutiste depuis bien des années. Je cueillerai souvent la feuille d'automne magnifique avec une pointe amochée. Comme moi.

     

    J'ai ainsi eu une amie qui avait cinq ans. C'était la nièce de mon conjoint. Nous étions si liées qu'elle faisait peine à voir lorsque ses parents venaient la chercher. Encore là, une image... Son regard d'une tristesse inouïe au moment où, dans les bras de son père elle se tourne vers moi en s'éloignant. Me l'arracher. Le coeur en miettes, j'avais... Me croirez-vous si je vous dis que je n'osais quitter cet homme parce que je ne voulais pas la perdre? Et pourtant c'est vrai. Et j'ai donc eu la possibilité de la voir, après. N'allez pas croire qu'elle était maltraitée chez elle, non. C'est autre chose. Une sorte d'amour, dont il existe tant de couleurs.

     

    Dans un autre contexte, j'ai eu une amie de 12 ans. C'était, c'est mon gros chat câlin. Elle en a eu 24 en avril dernier. La moitié de sa vie. Chez moi, elle est chez elle. À vie. Et je ne vous parle pas de ma grande amie qui atteindra les cent ans, j'espère... au moins... Tellement plus en vie et à gauche que la plupart des gens que je connais, malgré des problèmes de santé. Bref, j'emmerde bien des gens parce que les aimer, c'est ne pas accepter qu'ils s'emprisonnent et dégénèrent en tant qu'êtres en vie. Pas sous mes yeux. Autant que possible. Les « formatés » comme dirait un homme de ma connaissance. Ça me vide, carrément. Je ne sais pas comment fonctionner avec ces gens.

     

    Peut-être que ce petit garçon s'est fait enfermer dans une case. Il est grand maintenant. Si je l'ai revu, si je le revoyais, jamais je ne le reconnaitrais. C'est ce moment précieux que j'ai voulu écrire ici. Cela ne donne pas une poésie déchirante. Il n'est pas encore et ne sera peut-être jamais à ma portée de décrire de tels moments en poésie isocèle. Le roman siérait mieux. Mais voilà, c'est le tiroir qui s'est ouvert.

     

    Qu'est-ce qu'on emportera au dernier moment avant que tout nous quitte, sinon, ces instants précieux, sinon ces instants magiques, uniques, d'amour, de tendresse et d'extase de la création.

     

     

    Zéo

     

     

     

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    « dévorer la chambre muette des motsluc bersauter - Sans titre 2012 »

  • Commentaires

    2
    artobazz Profil de artobazz
    Jeudi 20 Septembre 2012 à 22:23

     

    Pas de quoi... Merci à toi, ami F.

    1
    Le factotum
    Jeudi 20 Septembre 2012 à 13:50

     

    …la feuille d'automne magnifique avec une pointe amochée…

    …une sorte d'amour, dont il existe tant de couleurs…

     Quel beau témoignage!

     Un gros merci!

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